Les primaires approchant (mi 2011 nous dit-on), je vais commencer à m’intéresser aux programmes des différents candidats. Le premier d’entre eux à s’être livré au difficile exercice de l’écriture d’un livre-programme est Manuel Valls. Sans être un grand fanatique du personnage (je n’ai pas aimé la séquence des petits courriers échangés avec Martine Aubry, j’ai trouvé ridicule la photo avec le sparadrap sur la bouche, et franchement maladroit le coup de com sur le marché d’Evry), je me suis donc plongé dans la lecture de « Pouvoir », livre au travers duquel Valls entend – selon son éditeur – dessiner « les contours d’un projet global en phase avec notre époque ». Ma lecture sera critique, j’essaierai de faire le même exercice avec les autres candidats (pour peu que j’arrive à trouver suffisamment de temps pour y parvenir).
Les premières pages du livre sont assez classiques : un diagnostic assez sombre de l’état du pays, des formules ampoulées. Valls essaie de montrer que « les français doutent de leur avenir » (p.9) et qu’il peut incarner une gauche qui comprend « les problèmes de nos concitoyens et renoue avec ses fondamentaux en répondant aux questions simples qu’ils se posent » (p.14). Pour le lecteur, ces premières pages sont l’occasion de se payer quelques tranches de rigolades, notamment lorsque Manuel Valls explique qu’il faut « accepter la perte de la Verité unique et reconnaitre sa fragmentation en vérités multiples et contradictoires » (mouaiiiiis, Fox Mulder sors de ce corps) ou qu’en 2007, Nicolas Sarkozy, « dont l’identité s’est construite presque mimetiquement contre son prédécesseur, prétendait renverser la table » (note pour plus tard, faire une note de synthèse à Valls sur l’imitation et le mimétisme pour qu’il n’écrive plus de bêtises sur le sujet).
Ces 50 premières pages, qui sont également dédiées aux questions de la nation et à la conception du politique portée par l’auteur, sont parfois maladroites : on voit mal où il veut en venir. Il faut attendre le troisième chapitre, qui est consacré aux différences entre la gauche et la droite, pour commencer à cerner la vision politique de Manuel Valls. Ce passage est, de très loin, le plus intéressant et le plus créatif de l’ouvrage. Manuel Valls y propose un projet fondé sur l’émancipation de l’individu.
A l’opposé d’une droite qui considère que chacun peut accomplir son propre destin à condition de s’en donner la peine, le gauche telle que la conçoit Manuel Valls devrait axer ses efforts sur la création de dispositifs permettant de dépasser les inégalités de départ afin de donner à chacun les moyens de réussir sa vie comme il le souhaite. Manuel Valls n’est, bien sûr, pas le seul à promouvoir ce projet d’émancipation individuelle… mais il l’exprime de façon claire et particulièrement convaincante.
Seulement voilà, le programme annoncé par Manuel Valls se heurte à trois problèmes qui tiennent, à mon avis, au caractère inachevé de la réflexion de l’auteur.
Premier problème, l’auteur confond autoréalisation et « indépendance individuelle » (p.57). De fait, il retombe dans le credo libéral classique qui veut qu’autrui soit systématiquement considéré comme une limite à la liberté de l’individu. Ce contresens laisse supposer que dans l’esprit de Valls, il faudrait tendre vers l’autonomie des agents qui fait tellement fantasmer les économistes néoclassiques. Bon, je ne vais pas faire le reproche à Valls de nier les liens sociaux (ce serait un comble pour une personnalité de gauche) car je pense qu’il ne s’agit que d’une formulation maladroite.
Le deuxième problème est plus profond. Manuel Valls souhaite faire de l’émancipation individuelle le fil conducteur de sa pensée, une sorte de matrice qui serait déclinée dans tous les domaines et qui donnerait cohérence et crédibilité à ses propositions. Je pense que sur ce point, Valls tombe très juste et que ce travail de reconstruction de la doctrine de la gauche est indispensable. La solution proposée par Manuel Valls n’est d’ailleurs pas totalement nouvelle, on retrouve en effet cette volonté émancipatrice chez Giddens… et même chez Jaurès lorsqu’il explique que l’individu est la mesure de tout. Le hic, c’est qu’une fois ce grand principe énoncé, il ne se passe plus grand chose. La conclusion du troisième chapitre est franchement ridicule car la seule conséquence que semble tirer Manuel Valls, c’est de proposer de changer le nom du parti socialiste (p.60). Dans la suite de l’ouvrage, le lien entre l’émancipation individuelle et les propositions concrètes de l’auteur est assez absent. Dommage, vraiment dommage.
Le troisième problème est une conséquence du second. Valls est un partisan de la triangulation (qui consiste à reprendre des idées du camp d’en face). Cette stratégie a été expérimentée par Bill Clinton qui, lors de sa première campagne présidentielle, reprenait les positions républicaines sur les grandes questions sociétales (sujet sur lequel les républicains étaient en position de force) pour mettre en avant des propositions originales en matière économique (domaine où les démocrates avaient une vraie avance).
J’ai toujours trouvé que la triangulation était une forme de renoncement. Je préfère de très loin la stratégie d’Obama qui consiste à apporter une réponse nouvelle et progressiste aux sujets de prédilection de la droite (ce point est décrit dans le rapport que Terra Nova a consacré à la campagne américaine de 2007). Lorsque Valls propose de supprimer l’ISF, tape sur les 35 heures, explique qu’il faut bazarder l’age légal de départ à la retraite, je pense donc qu’il se trompe et qu’il cède à la facilité.
La démarche de Manuel Valls pourrait néanmoins avoir du sens si, tout en triangulant sur la réforme des retraites et la fiscalité, il était capable de formuler des propositions de gauche originales sur d’autres sujets (la lutte contre le chômage, l’immigration, les sujets de société ou les relations internationales par exemple). Ces positions seraient d’autant plus novatrices si elles s’inscrivaient dans la ligne directrice proposée par l’auteur : l’émancipation individuelle. Or en lisant l’ouvrage, on a vraiment l’impression d’une accumulation d’idées peu articulées les unes avec les autres. Dès lors, la stratégie de triangulation de Manuel Valls est selon moi une impasse : si elle était mise en œuvre dans le cadre de la campagne pour 2012, elle légitimerait les positions de la droite plus qu’elle ne procurerait un avantage concurrentiel au candidat de la gauche.
Malgré le caractère inabouti de la réflexion de son auteur, l’ouvrage de Manuel Valls constitue néanmoins une lecture stimulante. Le propos est, dans l’ensemble, plutôt intelligent (ce qui n’est pas toujours le cas dans les ouvrages politiques), la critique de la politique de Nicolas Sarkozy est intéressante. Encore pas mal de travail pour Manuel Valls (je ne crois pas que la perspective de le voir représenter la gauche en 2012 soit très crédible)… mais c’est un début intéressant.
« accepter la perte de la Verité unique et reconnaitre sa fragmentation en vérités multiples et contradictoires »