On a beaucoup écrit sur Jérôme Kerviel. 5 milliards d’euros… évaporés… comme ça… d’un coup…
En même temps, 5 milliards d’euros, c’est trois fois moins que le paquet fiscal décidé par Nicolas Sarkozy. En même temps, 5 milliards d’euros, ça doit représenter peanuts dans le marché de l’Asset Management (j’imagine qu’un business comme ça, ça doit peser facile 1500 milliards d’euros… je dis ça mais j’ai été incapable de trouver un chiffre fiable sur le net).
Si je digresse aujourd’hui sur Jérôme Kerviel, c’est parce que mon collègue (et néanmoins ami) Henri Isaac vient de mettre en ligne une note intéressante sur son Facebook consacrée au cas Kerviel.
Kerviel est diplômé de l’université Lyon-II. Au-delà de l’individu, c’est donc sur le contenu des formations en finance qu’il convient de s’interroger.
Henri émet plusieurs constats. Le premier, c’est que la Finance est aujourd’hui la discipline reine en Gestion. Le second, c’est qu’à l’intérieur de la Finance, les enseignements de Finance d’Entreprise sont progressivement délaissés au profit de la Finance de Marché.

Cette hyper-spécialisation conduit à une concurrence féroce entre les différentes formations qui veulent apparaître comme les plus pointues possibles. Une évolution qui se traduit pas un niveau de technicité grandissant et une marginalisation des aspects organisationnels, économiques, stratégiques et humains du Management. Exit l’orga, exit la strat, exit l’éco.
Cette importance donnée à la technique est d’autant plus embêtante qu’un nombre, de plus en plus important, d’ingénieurs (n’ayant pas forcément une connaissance préalable du Management très importante) se dirige aujourd’hui vers les formations en Finance pour se voir ouvrir les sacro-saintes portes de l’Asset Management.
On nous dira que Kerviel était un cas isolé, une sorte de sociopathe des salles de marché (brrr on en tremble). Pas sûr. Et si les universités et les écoles de commerces formaient, chaque année, une armée de petit Kerviels ?
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Une analyse qui démontre bien l’inadéquation du système éducatif français.
L’on ne peut effectivement que s’interroger sur le nombre pléthorique d’écoles de commerce et leurs finalités éducatives à terme.
Et si l’on formait vraiment et si l’on réformait vraiment?
Bien sur que la finance est devenue numéro 1 - dans une entreprise, industrielle ou non, le vrai patron c’est le DAF (directeur des affaires financières), celui qui dit non à un projet et dont personne ne peut s’opposer.
Avant il y avait le produit et une entreprise était florissante parce qu’elle avait de bon produit.
Aujourd’hui, on lui demande une rentabilité maximum avec un minimum d’audace et pas de projet couteux. La finance avant tout. Or, la recherche coute cher et sans finance on n’invente plus grand chose - c’est aussi ce qui a fait passer la France à un rang indigne par rapport à nos “cerveaux”.
Mais tout cela est aussi un paradoxe français. Nous sommes les champions du licenciement ajustable et des fausses explications, nous sommes les champions de la paroles expliquant que les séniors ne travaillent pas assez mais nous continueons à licencier les plus de 57 ans pour des préretraites sans vraiment que les syndicats “bloquent” le pays pour arrêter cela (c’est vrai que cela n’a rien à voir avec le statut du cheminot)….etc.
Gauche et droite porte à la fois une responsabilité et l’impuissance politique sur ce sujet.
Mais lancer le débat c’est peut être le début d’une réforme.
Mais pour répondre à catherine Marguerite, je dirais que justement ces formations là sont bien en adéquation avec le monde économique….
Envoyé le 6 mai 2008 à 15:37
Notre société ne comprend pas la finance selon moi, et nous avons là le premier problème auquel il faut s’atteler. On nous présente les marchés financiers comme une organisation incontestablement efficace, puisque répondant à des espèces de lois du marché. « L’activité finance n’est sûrement pas une construction sociale » pourrait-on à la limite s’entendre dire ! Certes les chantres de cette vision désincarnée de la finance acceptent l’idée selon laquelle certains décalages existent, « les crises sont là pour en attester » ajouteraient-ils. Afin des les combler, il est généralement recommandé d’ajouter quelques variables supplémentaires dans les formules, ou bien de verser une pincée de théorie édulcorée des comportements irrationnels (ou comment instrumentaliser la psychologie et la sociologie !).
A l’opposé de cette vision, je pense qu’il faut s’intéresser au fait que cette activité est encastrée -comme toute activité, au demeurant- dans les pratiques sociales (quoique peut être d’une façon singulière… et c’est d’autant plus intéressant).
Vous l’aurez compris, c’est de ce côté qu’il faut creuser selon moi: retroussons-nous les manches, et nous, qui ne sommes pas la tête dans le guidon comme c’est le cas des acteurs des marchés financiers, commençons par comprendre ce que ces derniers font d’un point de vue extérieur. Mettons en oeuvre des sciences humaines de la finance en quelque sorte. Pour ce faire, avant de plonger dans le grand bain des salles de marché, il faut certes commencer par apprendre la langue de la finance, et ce n’est pas aisé (d’ailleurs cette caractéristique est déjà intéressante ; les acteurs des marchés et le reste du monde ne peuvent pas communiquer : ils ne parlent pas la même langue !). Comment ce désir –vœux pieu ?- peut-il se concrétiser ? J’en suis au chapitre 4 de la bible de John Hull « Options, futures et autres actifs dérivés » chez Pearson Education. 812 pages (et oui… le travail de moine) pour commencer ce séjour linguistique au pays de la finance. Pour les débutants, pour un petit « séjour » ne représentant cependant pas une immersion totale, je conseillerais « Comprendre la finance contemporaine », numéro de mars 2008 de Regards Croisés sur l’Economie, excellent état des lieux du domaine.
Si je devais me risquer à une recommandation pour l’enseignement de la finance:
J’ai passé le week end avec un de ces « ingénieurs financiers » dans les grandes banques. Le problème n’est pas leur manque de connaissance du management. Il est vrai qu’ils ne le connaissent que peu, ce n’est décidément pas leur spécialité. Mais l’organisation et la stratégie telles qu’elles sont enseignées aujourd’hui ne présenteront à mon avis aucun intérêt. Car elles ne proposent que des solutions « ready to use » et souvent illusoires. En d’autres mots, elles proposent leurs propres lois de la stratégie et des organisations ! Rien ne sert d’ajouter des recettes de cuisine à celles que les financiers utilisent déjà, et c’est pratiquement tout ce dont ces disciplines sont capables aujourd’hui (comme la gestion dans son ensemble !). Ce qu’il manque, et là je vais sans doute paraître idéaliste, c’est une capacité de recul faisant davantage appel à l’esprit critique, à l’éthique, à la morale et à la culture générale (devant intégrer des connaissance économiques et organisationnelles mais pas seulement). Bref, en plus d’apprendre aux futurs financiers à « faire », il faut leur apprendre à « penser ». Et pour y arriver, nous ne pourrons à mon avis pas faire l’économie de l’étude approfondie de la finance dont j’ai parlé plus haut.
Après une étude de la notion d’indépendance comptable, suite au scandale Enron notamment, les chercheurs critiques en audit (minoritaires dans ce champ, évidemment) ne sont-ils pas arrivés à la conclusion qu’il fallait …introduire l’éthique dans les formations des futurs auditeurs?
Pour résumer mon propos, je ne conseillerais pas d’ajouter des formations strat’et orga’ aux formations de finance car je doute de l’impact de ces matières de la façon dont elles sont enseignées aujourd’hui. Que faut-il ? Commencer humblement par essayer de comprendre d’un point de vue micro et méso ce qui se passe sur les marchés. Ce que peu de personnes se sont données la peine de faire (à part Olivier Godechot et son « Essai de sociologie des marchés financiers », ouvrage de référence en France, malgré des données qui commencent à dater). Ensuite seulement nous pourrons avoir l’ambition d’améliorer l’enseignement en finance selon moi.
Au plaisir de vous lire,
Michel
PS : je n’ai pas eu accès à la note de ce Mr Isaac n’étant pas son « friend » sur Facebook.
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