mai 05
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Ségolène Royal et le marché…

Mon camarade et ami Julien Toledano a eu la gentillesse de me citer sur son blog (ici). Comme Julien est un bloggueur influent labélisé Wikio, j’ai été plutôt flatté. Et même s’il sous-entend qu’avec John_G, un autre camarade et ami, nous sommes à la solde du social libéralisme… je suis content de pouvoir lui répondre (je vais être un peu long).

Comme Julien, je pense que la question du rapport au marché, et à l’économie, est l’élément principal qui permet de distinguer les idées portées par Ségolène Royal de celles portées par d’autres personnalités du PS. Pour Julien, ces différences peuvent se résumer à six points (mon commentaire juste après).

  • Royal n’est pas anti-capitalisme. Elle prône un rapport différent au marché qui s’appuie sur l’innovation, l’économie de l’intelligence en accordant une attention particulières aux petites entreprises et aux entrepreneurs individuels.
  • La doctrine économique de Royal est avant tout critique : elle rejette les ententes qui se font au détriment du consommateur, les surprofits des entreprises du Cac 40. Elle serait donc plus à gauche que les dsk, jospin, delanoë et consorts.
  • L’approche de Royal est transformatrice. Elle ne croit ni dans le pouvoir autorégulateur du marché, ni dans la capacité à changer l’ordre des choses des organes régulateurs supranationaux actuels.
  • Ségolène Royal ne peut pas penser l’économie sans la lier à l’écologie. Elle s’éloignerait donc d’une tradition socialiste-productiviste pour se rapprocher du discours de certains verts et de José Bové.
  • Royal préconise une réforme de l’Etat qui, à la différence de ce qui se pratique chez Sarko, ne consiste pas en la transposition bête et méchante de méthodes de management issues du privé dans la fonction publique.
  • Le rapport qu’elle entretient avec le patronat et critique et exigeant là où d’autres seraient plutôt complaisants.

Bon, quelques désaccords. D’abord, je ne pense pas qu’en évitant l’anti-capitalisme primaire, Ségolène soit très originale au PS. L’acceptation du marché, et la volonté d’en faire un instrument au service de la justice sociale figure même dans la déclaration de principes du parti. De même que le lien avec le développement durable même si, sur ce point, Royal a toujours eu un temps d’avance.

Ségolène Royal

Par ailleurs prétendre que DSK, Delanoë et consorts seraient du coté des grands patrons du CAC 40 (par opposition à Ségolène qui serait du coté des vrais gens faibles et opprimés), c’est un peu réducteur. En même temps, c’est vrai que j’ai un peu de mal à ne pas m’étrangler en voyant bebert taper la bise à son pote Arnaud Lagardère. Pas parce que Lagardère est un grand patron, mais parce que c’est aussi un ami personnel de Nicolas Sarkozy et que cette consanguinité entre élites économiques et élites politiques (de droite et de gauche) est un danger pour la démocratie.

Mon ami Julien reproduit, en outre, la pensée dominante du PS : les entreprises sont méchantes… sauf les petites. Moi, j’ai tendance à dire qu’on a aussi besoin de champions industriels. Pour ne pas donner dans l’auto flagellation socialiste, je précise ici que cet écueil est aussi très fréquent au centre (Bayrou a eu souvent tendance à réduire son programme économique au Small Business Act et à la question de la dette) ainsi qu’à droite et à l’extrême droite ou le discours poujado-demago sur les petits patrons qui croulent sous les charges constitue la ficelle principale utilisée par les candidats lorsqu’ils parlent d’entreprise.

Enfin, et c’est un peu plus embêtant… mon ami Julien, lorsqu’il évoque les horribles méthodes de management sarkozistes du privé se fait une représentation tronquée de l’entreprise. Des modes de Management, il en existe plein… plus ou moins efficaces, plus ou moins difficiles à vivre pour les individus, reposant sur une vision plus ou moins verticale de l’organisation. S’il existait une one best way, ça se saurait (et comme prof de gestion, je serais bien embêté).

Demeure la question de départ : En économie, qu’est-ce qui différencie Royal des autres personnalités socialistes ?

Pour moi, deux choses, qui renvoient d’une part au rôle du marché, d’autre part à la façon d’appréhender les faits économiques (oui, je ne parlerai que du paradigme, pas du programme économique).

Construire avec le marché, plutôt que contre le marché ou à coté du marché

D’abord, Royal s’éloigne de la tradition socialiste qui considère le marché comme toujours “méchant”. Cette conception avait pour conséquence d’établir un clivage au sein du PS : d’un coté ceux qui étaient contre le marché (la minorité gaucho du PS), de l’autre ceux qui pensaient qu’il fallait établir une ligne de démarcation imperméable entre le marché et… le reste (la majorité du PS).

Ségolène Royal se montre plus pragmatique. Charge à l’Etat et aux pouvoirs publiques (en particulier aux Régions) de créer un contexte qui permette de réconcilier les intérêts privés et ceux de la collectivité. Pour y parvenir, les pouvoirs publiques doivent créer le cadre institutionnel ad hoc et assumer pleinement leur rôle de partie prenante. C’était le sens du “donnant-donnant” prôné par Royal pendant la campagne présidentielle.

Mine de rien, cette conception gagne du terrain au PS (et c’est tant mieux). Je me souviens d’une interview d’Anne Hidalgo dans l’hebdo des socialistes dont le titre était “Civiliser le marché”. Ca rappelait beaucoup “l’ordre social et économique plus juste” de Royal [bouh bouh bouh, Anne elle a copié sur Ségolène].

Je me souviens aussi avoir déchanté en lisant, dans le détail, les propos de ma copine Anne : toujours l’impression de retomber sur la vieille idée de la démarcation imperméable.

Une autre façon d’appréhender l’économie

Royal innove aussi dans sa façon d’appréhender l’économie. Si je devais résumer la situation du PS, ça donnerait trois grandes tendances.

- Les défenseurs d’une ligne “l’économie j’y comprend rien”. Ceux-là ont séché tous leurs cours d’éco quand ils étaient étudiants et sortent des inepties qui font rigoler tout le monde (c’est un peu l’école Mélenchon). Il n’aura échappé à personne que cette ligne nuit un peu à la crédibilité du PS comme parti de gouvernement.

- Les défenseurs de la ligne “l’économie j’ai tout compris”. Eux ont digéré leur manuel d’éco et font des remixes plus ou moins bien formulés et plus ou moins élaborés de théories existantes. On y trouve des marxistes qui nous enquiquinent avec leur vision bipolaire du monde, des neo-keynesiens qui nous font des grands discours compliqués plein d’équations et de concepts, et des libéraux qu’on a un peu de mal à écouter parce que dès qu’ils prennent la parole, la salle se met à hurler. Premier problème, c’est le foutoir : bon courage pour trouver une ligne directrice. Deuxième problème, en mobilisant des théories économiques éculées, on retombe toujours sur les mêmes limites : le fond de sauce marxiste nie l’individu et commence un peu à sentir la naphtaline, le fond de sauce neo-keynesien a du mal à sortir du schéma “on taxe et on dépense”, le fond de sauce libéral est totalement à coté de la plaque à cause des hypothèses de concurrence pure et parfaite sur lesquelles il repose. DSK a bien essayé d’aller chercher Giddens dans un bouquin qu’il a publié en 2002… mais il est vite revenu à des horizons plus balisés (croissance bla bla bla, chômage bla bla bla, dépense publique bla bla bla), considérant sans doute que la pensée de Giddens était trop complexe et trop innovante pour le péquin SD moyen.

- Reste la troisième tendance, les partisans du “ouhlalala, et si on parlait d’autre chose ?” Ceux-là préfèrent se replier sur des questions sociales ou sur leur gestion exemplaire des deniers publiques. A ce petit jeu, Bertrand Delanoë est devenu une superstar : “mmm très bien, parlons d’économie… moi les économies, ça me connait… d’ailleurs, la ville de Paris a obtenu le label AAA, le même que celui qu’on décerne aux meilleures andouillettes… vous dire si je suis une star en économies.”

Royal rompt avec ce marasme. Au lieu d’appréhender l’économie au travers du prisme proposé par des théories plus ou moins datées, elle aborde les questions économiques en se focalisant sur les individus et sur les entreprises. Il ne s’agit pas simplement d’un changement de vocabulaire ammenant à privilégier l’expression “vie chère” au concept de “pouvoir d’achat”. C’est un vrai changement d’attitude : la politique économique de Ségolène Royal est enracinée dans le vécu des acteurs de l’économie (individus, entreprises) et pas dans des théories qui se font une représentation erronée des agents économiques. Une approche plus empirique, probablement moins orthodoxe qui n’amène pas à mettre tous les experts au chômage (en matière économique, Royal pioche chez Thomas Piketty, Philippe Aghion ou Thomas Philippon) : il s’agit simplement de faire sortir l’économie de la seule pensée économique.

Publié par Philippe à 0:36
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6 Commentaires

Sarkokoboy
Envoyé le 5 mai 2008 à 1:20

Et Sarkozy ? ça serait quoi ?

Philippe
Envoyé le 5 mai 2008 à 1:26

Euh… Sarko n’est pas au PS :p

Sur le marché ça serait plutôt : “Le marché est gentil tout le temps” avec un peu de rhétorique sur “les méchants patrons voyous didiou je vais leur tirer les bretelles”. Il partage ça avec Berlusconi.

Sur le rapport à l’économie : Le genre à récupérer des théories toutes ficelées, en l’occurrence la doctrine néo-cons habituelle du ruissèlement qui veut qu’en donnant aux plus riches, on relance l’économie etc. (cf Paquet Fiscal). On peut po dire que ça ait franchement réussi. Il partage ça avec Bush père et fils.

Sarko, le worst-of de la droite.

Jean-Yves
Envoyé le 5 mai 2008 à 8:51

A propos du CAC 40, pas mal d’entreprises de ce CAC sont dirigés par des personnes qui ont fait la même école que Madame Royal. il s’agit de l’ENA, bien sur avec ces figures emblématiques, ces scandales, etc…
Haberer, Messier, Peyrelevade et les autres ont fait pas mal de dégats dans l’économie de marché, et n’avaient que faire de l’actionnaire, sauf institutionnel représenté par ses amis.

C’est avant out cela qu’il faut changer dans le marché. Le vrai controle de l’actionnaire et pas le copinage du conseil d’administration, club très fermé ou personne ne prend de vrai décision, si ce n’est d’augmenter le PDG et d’inventer des parachutes dorés. c’est à cause de cela que la capitalisme et l’économie de marché est si mal vue en France.

Une vrai réforme serait aussi d’annuler le pantouflage et pour faire un lien avec ton autre note sur la finance, serait de supprimer le classement de l’ENA qui donne aux meilleurs les places à l’inspections des finances…..mais ce n’est plus une réforme que je demande mais une vrai révolution !

Catherine MARGUERITTE
Envoyé le 6 mai 2008 à 19:01

Parole, paroles, paroles…… encore et encore des paroles, assez séduisantes d’ailleurs.
Je suis curieuse de savoir si ces penseurs ont créé une entreprise et expérimenté l’esprit de l’entrepreneur de base. L’économie est quelquefois plus simple que bien des théories.
voici quelques ingrédients :
1-Confiance
2- payer les objets, services à leurs justes prix
3-redistribuer dynamiquement les bénéfices
4-encourager l’esprit d’entreprise par l’éducation
5- être créatif (ve)
A compléter………. et à capitaliser…….

Julien Tolédano
Envoyé le 7 mai 2008 à 0:11

Je dirais que les partisans de la ligne n°3 sont les plus problématiques: parce que sont ceux en situation de gestion (par exemple d’une collectivité comme Paris).

Je vais te relire, Philippe. Pleins de bonnes choses dans ton billet. Merci de m’avoir cité, d’être parti en quelque sorte de mon billet sur Royal et le marché pour quand même bien défendre sa spécificité.

Sur le management (je te rappelle que je suis “manager” 50 heures par semaine en milieu public), je ne critique que le calquage sans trop de réflexions des plus mauvaises méthodes du privé dans des organisations publiques avec des dérives qui se généralisent et auxquelles il faudra remédier: petits chefs, responsabilisation à outrance des cadres intermédiaires sans moyens supplémentaires.etc…

On en reparlera…

asse42
Envoyé le 7 mai 2008 à 19:44

Bravo pour cette vision claire et cohérente de la vision économique de ségolène Royal. C’est profondément analysé je trouve.
Je ne suis pas un expert en économie mais j’aime ça et je sais qu’on en a besoin dans la construction d’une société alors autant qu’elle soit sociale et durable.

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