“la démocratie participative, pour être authentique et réellement féconde doit se nourrir d’une mise en débat des projets et non de simples questions”
Il aura suffit de quelques mots, lachés en bas de page, dans le texte préfigurant la candidature de Bertrand Delanoë au poste de premier secrétaire du PS pour relancer le débat sur la démocratie participative. Quelques mots qui sont en fait une attaque directe à l’encontre de la démarche lancée par Ségolène Royal (qui est, je le rappelle, articulée autour de dix questions). Quelques mots assez mal placés quant on voit le flou artistique dans lequel baigne, pour l’instant, la contribution Delanoë.

Autant le dire maintenant, et au risque de froisser certains de mes amis de désirs d’avenir et du pacte rénovateur, je ne fais pas partie des utopistes de la démocratie participative. Je ne crois pas en un monde bisounours dans lequel tout le monde pourrait donner son avis sur tout. D’abord… tout le monde n’a pas envie de donner son avis (je suis d’ailleurs le premier à revendiquer mon droit à ne pas avoir d’avis… parfois). Et puis non, tous les avis ne se valent pas toujours.
Si je crois en la démocratie participative, c’est plus par pragmatisme : les temps ont changé, les gens ont besoin d’être associés aux décisions qui le concernent… sinon ils les rejettent. L’échec du Traité qui devait établir une Constitution pour l’Europe traduit bien cette évolution. Le texte était imbuvable, difficilement compréhensible car trop technique, élaboré par un petit groupe d’experts persuadés d’être dans le vrai. Les gens ont eu l’impression d’être placés devant le fait accompli, d’avoir à choisir entre oui… et merde. Ils ont choisi merde.
La démocratie participative n’est probablement pas la façon la plus simple de décider : c’est long, c’est fastidieux, c’est parfois ennuyeux, ça nécessite de traiter énormément de données… C’est néanmoins un bon moyen d’aboutir à des décisions pertinentes, acceptables et réalisables. Les gens qui ont raillé la démarche en insinuant qu’elle reposait sur une forme de clientélisme institutionnalisé n’ont juste rien compris… ou font semblant de ne rien comprendre histoire de continuer à décider en petit comité et de continuer faire de la politique “à la papa”.
Pour participer modestement (et oui… le temps est pour moi une denrée très précieuse), mais je l’espère utilement et sereinement à l’opération lancée par Ségolène et ses proches, je crois néanmoins pouvoir déceler quelques changements opérés depuis la campagne participative des présidentielle. Plutôt bon signe, il faut toujours apprendre de ses échecs.
Maintenant, on traite les données
6 millions de contributions recueillies pendant la présidentielle, ça fait un sacré paquet de données à traiter. Un problème d’autant plus embêtant qu’aucun processus d’analyse vraiment élaborée n’avait été pensée en amont. Résultat des courses : le livre “désirs d’avenir” qui devait voir le jour n’a jamais été terminé, les données ont été rassemblées à-la-va-vite dans un document de plusieurs centaines de pages intitulé “Les cahiers de l’espérance”. Pour établir ce “best-of”, les contributions ont été notées avec un système d’étoiles en fonction de leur représentativité et/ou de leur intérêt. Au final, il résulte de ce processus un document difficile à analyser qui, même s’il contient énormément de clés pour comprendre l’évolution de la France (a posteriori, il est par exemple très intéressant de voir ce qui ressortait sur la thématique du pouvoir d’achat), demeure difficile à digérer.
Problème réglé, en partie, pour le congrès. D’abord… il y a moins de contributions, ce qui a le mérite de faciliter le travail. Ensuite, une vraie réflexion a été menée pour ne pas se limiter à une opération de réduction des données mais pour en faire une réelle analyse. Pour chaque question, des synthèses sont réalisées - alors que les débats ne sont pas terminés - par une équipe de militants selon une méthodologie assez cadrée. Elles constitueront un document de travail précieux pour élaborer la contribution Royal. Coté restitution, des documents plus concis seront également mis en ligne : ils essaieront de traduire l’essentiel des débats dans une forme rapidement lisible par tous.
Alors on pourra toujours me dire que le traitement de ces données est toujours un peu subjectif. C’est juste… et c’est toujours le cas lorsqu’on a affaire de données non chiffrées. L’idée est donc de croiser les regards, de faire en sorte que plusieurs personnes participent à l’analyse, en bref, de trianguler et de confronter les points de vue.
Une approche plus interprétative
L’autre grosse évolution, selon moi, c’est l’abandon de l’idée selon laquelle la vérité émergerait naturellement des contributions. Cette conception traduisait une certaine forme de naïveté : quiconque a déjà été confronté à des données qualitatives sait que la vérité n’apparait jamais naturellement. Que les données doivent toujours être interprétées. Qu’il est difficile d’envisager le processus de “récolte” des contributions comme quelque chose de totalement neutre amenant les participants à livrer ce qu’ils ont dans la tête.
Il me semble qu’aujourd’hui, l’idée n’est plus tant de se servir de la démocratie participative pour accéder à cette forme de vérité, mais d’y voir un espace de confrontation des points de vue, de réflexion collective. L’évolution de la formulation des questions traduit ce changement d’état d’esprit. De questions très générales et “non biaisées” (ex : que pensez-vous de l’école ?) on est passé à des questions traduisant certaines prises de position et visant à provoquer le débat. La remarque un peu condescendante sur les “simples questions” formulée par bebert et ses amis est donc, pour le coup, totalement à coté de la plaque.
Ce changement d’orientation amène parfois à certaines incompréhensions. J’ai participé la semaine dernière à une réunion organisée autour de la démarche “congrès utile et serein” dans le 14ème arrondissement. Une des participantes, Nicole, m’expliquait avoir beaucoup de mal avec cette nouvelle approche. Elle reprochait notamment aux questions posées d’être ambigües et biaisées (bon… je reformule les critiques à ma sauce). C’est vrai que lorsqu’on pose une question sous la forme “Il faut pousser l’agilité des entreprises, le goût du risque et l’esprit d’entreprendre, tout en améliorant la situation des salariés et leurs sécurités sociales. Avec quel compromis ?”, on a en tête un modèle inspiré de la flexisécurité à la scandinave. En outre, les termes “agilité” ou “esprit d’entreprendre” peuvent revêtir des significations très différentes selon les personnes.
Tant mieux : les ambigüités permettent souvent de se poser des questions auxquelles on n’avait pas pensé avant. Les questions sont posées de façon à établir des interactions entre les participants… mais aussi entre chaque participant et l’équipe qui a formulé les questions (chacun pouvant interpréter les questions et se les approprier).
Pour résumer avec des mots compliqués : D’une démarche positiviste et inductive, on est passé à une démarche interprétative et abductive. Je ne sais pas vous, mais moi… ça me branche plutôt beaucoup.
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