Nicolas Sarkozy lance aujourd’hui son plan anti-crise. Je ne vais pas ici faire de long commentaire… même si je trouve l’idée d’une prime à la casse totalement à coté de la plaque (elle ne va concerner que des ménages ayant de toutes façons les moyens de s’acheter une voiture neuve) et plutôt anachronique (à la casse aussi les engagements du Grenelle de l’environnement ?). Ce qui est regrettable, c’est que le politique en est, comme toujours, réduit à intervenir une fois que les dégâts sont déjà là.
Le dogme libéral dominant, celui de l’autorégulation des marchés financiers, reste solidement installé, inébranlable. Quand les choses se gâtent, et elles se gâtent toujours, on trouve toujours des experts auto proclamés pour dénoncer l’irrationalité des intervenants sur les marchés financiers (saleté de psychologie des foules) et les méchants spéculateurs. Trouver des boucs émissaires… vite vite… pour ne surtout pas réfléchir à des réformes plus structurelles.
Bien sur que les marchés financiers ne sont pas toujours rationnels. Avoir pour seule réponse la dénonciation de l’irrationalité excessive des intervenants, c’est néanmoins le meilleur moyen de ne rien faire du tout… et de cantonner les Etats dans un rôle de pompier. Coûteux et pas très efficace.
La vérité, c’est que la crise des subprimes, on savait qu’elle pouvait arriver. Je ne parles pas de Jim Kramer, ce journaliste de la chaîne CNBC qui avait donné l’alerte en aout 2007 (la vidéo ici)… mais de travaux de recherche beaucoup plus anciens qui dès 1994 avaient cerné les mécanismes à l’origine de la crise actuelle.
En 1994, dans le très sérieux Quaterly Journal of Economics, Raghuram Rajan a étudié la crise du crédit qui avait frappé la Nouvelle Angleterre au début des années 90. Le chercheur s’étonne alors de voir la politique de crédit des banques fluctuer. Les banquiers se mettent à préter à des ménages qu’ils savent incapables de rembourser… tiens tiens. L’explication avancée par Rajan, c’est que les banquiers qui attribuent les crédits cherchent avant tout à maintenir leur réputation sur le marché du travail. Leur réputation a en effet un impact sur leur salaire et sur leur capacité à retrouver un job. Pour passer pour des banquiers compétents, ils imitent les décisions prisent par autrui… même lorsqu’ils pensent qu’elles sont mauvaises. L’idée est de se prémunir des conséquences négatives que pourrait avoir une mauvaise décision si elle était isolée. Comme le disait Keynes, « mieux veut avoir tort avec la foule que raison contre elle ». Ne cherchez pas l’irrationnalité, les banquiers sont pour le coup très rationnels. Sauf qu’ils cherchent à maximiser leur réputation plutôt qu’à adopter une attitude responsable.
Les analystes financiers ont également souvent été pointés du doigt (arrrrggghhh les méchantes agences de notation). Comme toujours, on vit dans le crédo idiot que les analystes seraient mieux informés et mieux à même de proposer des informations non biaisées aux intervenants sur les marchés financiers. Là encore, des chercheurs avaient vu les problèmes venir. C’est par exemple le cas de Brett Trueman, toujours en 1994, mais dans la Review of Financial Studies. Selon Trueman (le bien nommé), les analystes sont incités à proposer des analyses qui ne remettent pas en cause les croyances de leurs clients parce qu’ils peuvent les facturer plus cher. L’explication est assez simple, comme les journalistes, les analystes privilégient la publication d’informations consensuelles : ils savent que la gloire qu’ils pourraient tirer d’un avis allant à l’encontre de l’opinion dominante sera toujours moins grande que le risque encourru si jamais leur scoop était remis en question ou s’ils devaient passer à coter de la grosse information couverte par tout le monde. Encore une fois… rien que du très rationnel.
La question ne devrait donc pas seulement être de réparer les dégats, ou de dénoncer un système qui perd la tête, mais de mettre en place les incitations nécessaires au bon fonctionnement du marché… qui n’est pas capable de se réguler tout seul. Une réhabilitation de l’intervention et de la régulation. Voilà qui devrait clouer le bec aux libéraux de tout poil pendant quelques temps… pendant quelques temps seulement.
Mots-clefs :crise financière, imitation, Nicolas Sarkozy, subprimes
Il y a 6 commentaires pour cet article
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Envoyé le 4 décembre 2008 à 18:59
Ce qui me dérange dans cette analyse de la réputation/analystes financiers, c’est que les éléments invoqués relèvent finalement du même corpus que ce qui est dénoncé : « rien que du très rationnel ». Ainsi, « les analystes privilégient la publication d’informations consensuelles ». Bon bah on va rajouter une variable qui corrige le tout et roulez jeunesse comme en quarante !!!
Je pense malheureusement que la réalité est plus complexe. Cette analyse autour de la notion de conflit d’intérêts (i.e. lorsqu’on évalue celui qui nous paie, on est indulgent avec lui) doit être dépassée si l’on veut réellement comprendre ce qui se passe.
Bref, non à la finance comportementale, oui aux sciences sociales de la finance!
ce n’est pas ce que j’ai dit Monsieur Grand Corps Balade :p
Envoyé le 4 décembre 2008 à 20:18
Je sais bien, ce ne serait pas votre genre de chercher des lois de la nature. C’est moi qui vais un peu plus loin en supposant que c’était le genre de ce monsieur. Je ne faisais que supputer, mais à la vue de son curriculum (ses centres d’intérêt de recherche), on voit bien que Mr Trueman est assez mainstream:
-Performance of analysts’ earnings -forecasts and stock recommendations
-The valuation of Internet stocks
-Herding behavior of analysts and investors
-Investors’ private information collection decisions
-Managerial disclosure decisions and shareholder litigation
Bref, c’est bien de la finance comportementale.
Mais je ne cherchais pas à vous faire dire plus que vous ne le désiriez.
Juste un peu de slam, par ci, par là, de temps à autre.
@monsieur Balade : reconnaissons à ce monsieur Trueman une certaine clairvoyance quant aux dysfonctionnements actuels du capitalisme financier.
Point de vue très intéressant. Mais pour le coup c’est une analyse finalement assez consensuelle que tu nous livres. Prévenir plutôt que guérir, c’est certes une bonne intention, mais ça n’est pas du tout le chemin pris par les politiques depuis les années 70 et la dérégularisation des marchés.
Ouups j’ai accusé les marchés. Ne pas exhiber de bouc émissaire tout en cherchant les causes profondes c’est aussi un sacré dilemme.
Pourtant, la finance de marché, puisque c’est-elle dont il s’agit au fond quand tu parle des subprimes qui ne sont qu’un mécanisme comme un autre de titrisation. Il serait peut-être temps qu’elle se passe elle-même à l’aune de ses propres méthodes d’évaluation. Que représente-t-elle en valeur de l’économie totale (La bourse c’est quoi en gros maximum 5% du PIB Mondial? 10% peut-être ?) ? Et surtout, par rapport à ce qu’elle consomme comme valeur en entrée, qu’est-ce qu’il nous revient en sortie ?
Mais puisqu’on nous dit qu’il ne faut pas de bouc émissaire,…
Envoyé le 7 décembre 2008 à 9:01
Le marché est un bouc émissaire facile mais ce n’est pas le marché qui a inventé les subprimes et les autres junk bonds dans les années 90 ! Ce sont bien des hommes qui en voulaient toujours plus….et puis ont a créer des agences de notations qui étaient juges et parties – ce n’est pas le marché qui a créé ces agences mais bien des financiers qui voulaient contrler le marché (je sais c’est un peu simpliste mais bien proche de la réalité)
On invente un produit financier à partir de valeur d’entreprises que l’on note ??? ou est l’impartialité dans l’affaire.
Les banques, au lieu de faire leur métier de base ont dérivés sur pas mal de trucs, y compris te vendre ton assurance, et les assureurs se sont mis à jouer les banquiers…..allez demain moi je deviens astronaute !
Pour revenir à ta note, les systèmes de controle exisite mais ils n’ont pas jouer leur role – les banques centrales n’ont pas réagit lorsqu’elles ont vu des tas de produits dérivés tous aussi complexes les uns que les autres, ni en voyant que les banques prétaient 1 millions de dollars a des gens qui peuvent au mieux en rembourser 200 000 (c’est tout l’exemple du crédit lyonnais avec un certain monsieur trichet qui était le représentant de l’état à l’époque)
Tu peux mettre en place tout ce que tu veux comme controle, s’ils ne bougent pas quand il faut ils ne servent à rien. Mais cela c’est une autres histoires…….
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