Pendant les vacances, Nicolas Sarkozy s’est fâché tout rouge contre la BNP qui avait provisionné 1 milliard d’euros de bonus pour ses traders. Résultat : des banquiers convoqués hier au ministère de l’Économie et des Finances et aujourd’hui à l’Élysée.
Ce qui ressort de ces réunions (l’article de libé ici), au-delà de la décision de la BNP de réduire de moitié sa provision, c’est l’obligation faite aux banques de mettre en place un système de bonus-malus. Selon l’Élysée, le système permettrait de réintroduire un peu de morale dans la rémunération des traders.
Au-delà du problème de la mise en œuvre du dispositif (ça ne marchera pas si la France est le seul pays concerné nous dit la Fédération bancaire française) se pose une autre question, celle de sa pertinence par rapport à l’objectif visé (la moralisation du capitalisme). C’est sur ce dernier point que se pose le principal problème.
Bonus malus, à quoi ça sert ?
Les économistes ont inventé une théorie intéressante – la théorie de l’agence – qui permet de justifier les bonus. L’idée est la suivante (je simplifie) : Dans une entreprise (en l’occurrence une banque) des managers (en l’occurrence les traders) peuvent être opportunistes et décider de faire passer leur propre intérêt au dessus de ceux pour qui ils sont censés travailler (dans la théorie de l’agence, ce sont les actionnaires). Toute ressemblance avec des faits existants ou ayant existé n’est évidemment pas le fruit du hasard. Les comportements opportunistes ont d’autant plus de chance d’apparaitre qu’il existe une incertitude sur ce que font concrètement les managers.
La vision de la morale de la théorie de l’agence est assez simple : le comportement des traders est moral s’il va dans le sens de celui des banques et de leurs actionnaires… et basta. Le système de bonus malus se comprend assez bien.
1) Si les traders génèrent un gros volume de transaction (qui permettra à la banque de faire des gros profits et de verser de gros dividendes à ses actionnaires), ils ont gagnent plus d’argent.
2) A l’opposé, si la banque fait des pertes (et qu’elle verse moins de dividendes à ses actionnaires), les traders gagnent moins d’argent que prévu.
Comme un employeur n’a pas le droit de faire payer des amendes à ses salariés, on a réglé le problème en décidant de différer les bonus afin de garder la possibilité de les réduire en cas de pertes de la banque.
Un système qui va créer de nouveaux comportements opportunistes
Cette vision de la morale est hautement contestable. Que les traders permettent à leurs clients de faire des profits ou pas… c’est, dans ce système, une question accessoire. Ce sur quoi ils sont rémunérés, c’est toujours le volume de transactions qu’ils génèrent.
Résultat : individuellement, un trader aura toujours autant intérêt au casino avec cet argent qui n’est pas le sien puisqu’en cas de gros ratage s’accompagnant de pertes pour la banque, il partagera le malus avec tous ses collègues (c’est en tout cas ce qu’on peut comprendre à la lecture de la dépêche AFP).
Individualisation des bonus, collectivisation des malus : pas très sain comme gestion. Tiens, les économistes ont aussi un concept pour désigner ce genre de situation, le dilemme du prisonnier (voir ici). L’issue d’un dilemme du prisonnier est toujours la même, les individus s’alignent sur la solution qui, individuellement, leur parait la plus avantageuse (plus de prise de risque) ce qui collectivement se solde par une catastrophe (et hop, crise pour tout le monde).
De mon point de vue, les bonus-malus sont donc une mauvaise règle car ils pourraient contribuer à créer plus de comportements opportunistes qu’avant.
Un système qui continue à encourager la spéculation
Mais il y a pire. Quand Nicolas Sarkozy avait expliqué vouloir moraliser le capitalisme, j’avais (un peu) espéré qu’il parlait du rôle de la finance de marché dans l’Économie. Une activité hautement immorale puisqu’elle détourne de l’argent qui pourrait aller au financement de l’économie réelle (les entreprises, l’innovation, ce genre de choses) au profit d’une économie virtuelle qui, en plus de ne rien rapporter à la société, risque de foutre une sacré pagaille en cas de pépin.
De ce point de vue, le système de bonus-malus est une initiative assez lamentable puisqu’elle cautionne le fait que la spéculation puisse se développer sans avoir à se préoccuper des dommages collatéraux.
Martine Aubry a donc bien raison de dire que cette réunion n’a servi à rien mais elle est, je pense, en dessous de la réalité : cette réunion est une catastrophe. Keynes, proposait d’euthanasier les rentiers qui parasitent l’économie : voilà une idée intéressante héhé.
Mots-clefs :banques, BNP, bonus, malus, Nicolas Sarkozy, traders
Il y a 3 commentaires pour cet article
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Envoyé le 25 août 2009 à 22:25
Et quand on pense aux sommes qui sont en jeu et puis aux agios qu’on doit payer. C’est du gros foutage de gueule
Envoyé le 26 août 2009 à 9:32
Je ne suis pas convaincu que les malus soient collectifs… Il faudrait vérifier car les informations ne sont pas concordantes sur ce point…
Et peux-tu justifier que la théorie de l’agence soit la plus pertinente dans ce cas?
Mmm en effet, la dépêche AFP ne va pas dans le même sens que le discours de Nicolas Sarkozy (sur ce coup, je pense que Sarko est un peu mieux informé que l’AFP lol). La théorie de l’agence reste pertinente, puisqu’il s’agit toujours d’aligner les intérêts des traders sur ceux des banques (et indirectement de leurs actionnaires) en mettant en place des incentives.
Ce n’est pas vraiment révolutionnaire : on a juste rajouté un étage à la fusée.
Le communiqué de presse de Hamon est sur ce point assez juste.
La septième réunion avec les banques : la comédie continue
Le 26 août 2009
En sept réunions avec les banquiers, Nicolas Sarkozy n’a toujours pas commencé à changer sérieusement les règles d’un système qu’il dénonçait lui-même comme immoral.. Les six premières réunions n’avaient pas réussi à décourager la BNP de provisionner le cinquième du chèque de l’Etat pour rémunérer ses traders : 1 milliard d’euros, c’est-à-dire plus que le montant cumulé de tous les déficits des hôpitaux publics (800 millions d’euros) que le gouvernement prétend n’avoir pas les moyens de renflouer.. Les médias par le biais du journal Libération avaient débusqué les pratiques de la BNP Paribas. Qu’en est-il aujourd’hui de la Société Générale, du Crédit Agricole, du Crédit Mutuel, de la BPCE (Banque Populaire/Caisse d’Épargne) ? Nous n’en savons rien. Pour éviter cela il aurait suffi que l’Etat comme nous ne lui demandions entre au conseil d’administration des banques qu’il avait renfloué. Par négligence ou par complicité, Nicolas Sarkozy a toujours refusé cette décision.
Le jeu de dupe parfaitement réglé entre les banquiers et Nicolas Sarkozy se poursuit. Les premiers singeant le mécontentement en faisant semblant d’être « contraints » par de nouvelles règles du jeu, le second renouvelant son énième numéro de Président volontariste et autoritaire.
La justice et la moralité auraient naturellement justifié de taxer ces bonus quand on sait qu’ils sont calculés sur la performance financière des traders, elle-même souvent bâtie sur des destructions d’emploi et de richesse dans l’économie réelle.
Alors que des actes sont nécessaires, la seule décision a porté sur la surveillance des rémunérations des 100 traders les mieux payés des banques aidées par l’État. C’est plus qu’insuffisant. Pour que la politique des banques sur les rémunérations et les crédits change véritablement, il est nécessaire que l’État entre au capital des banques recapitalisées et pèse sur leur gestion. Il est également indispensable que les bonus soient lourdement taxés et contribuent ainsi à réparer les conséquences des dégâts sociaux dont ils se nourrissent.
Communiqué de
Benoît HAMON, Porte-parole
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