Depuis 24h, les jingles de Skyrock annoncent que la radio est « en danger de mort ». Hier, lors d’un conseil d’administration Pierre Bellanger a été démis de ses fonctions de Président et Directeur Général du groupe. Cette décision fait suite à la volonté du fonds d’investissement Axa Private Equity, actionnaire majoritaire de Skyrock, de dissocier les fonctions de Président et de Directeur Général. Comme l’explique le journaliste Emmanuel Berretta dans un article publié sur lepoint.fr, c’est Marc Laufer (qui a préalablement occupé des fonctions de direction au sein des groupes NRJ et NextRadioTV) qui a été nommé Directeur Général, Pierre Bellanger (qui détient 30% de la station) devenant président (non exécutif) du conseil de surveillance. Ce seraient les performances financières jugées médiocres par l’actionnaire majoritaire (CA en recul de 8 millions d’euros en 2010 par rapport à 2009, résultat net en berne) qui auraient motivé sa décision.
Depuis hier soit, 21h, la mobilisation s’organise sur Skyrock. A la conférence de presse organisée par Laurent Bouneau (directeur général des programmes) s’ajoutent les messages alarmistes diffusés en boucle sur l’antenne, la manifestation organisée devant les locaux de la radio, les émissions spéciales, les témoignages de soutien d’artistes, de sportifs ou encore de personnalités politiques, la page de soutien sur Facebook (qui, au moment où j’écris ces lignes, a déjà dépassé les 300 000 soutiens).
Dans une entreprise ordinaire, la décision du conseil d’administration serait une bonne décision. Au-delà de la gouvernance plus saine résultant de la dissociation des fonctions de Président et de Directeur Général, c’est l’allocation des ressources entre les différentes activités de Nakama (la holding qui détient Skyrock) dont il est question. Les deux principaux domaines d’activité stratégiques de Nakama sont la radio et les services Internet. Dans ce dernier DAS, la réussite la plus marquante du groupe demeure la création des Skyrock blogs (anciennement Skyblogs).
Historiquement, les liquidités générées par la radio Skyrock ont permis de développer les activités du groupe sur Internet. Un bon exemple d’application de la matrice BCG où les ressources financières dégagées par les réussites historiques (et à faible croissance) d’un groupe diversifié permettent de financer les activités qui construisent son avenir. Cet équilibre semble avoir été remis en question ces deux dernières années. Malgré un succès d’audience jamais démenti (4 millions d’auditeurs quotidiens), la station de radio peine désormais à générer du cash-flow, probablement à cause de la crise… et des difficultés structurelles auxquelles sont confrontées les radios musicales (concurrence d’Internet, téléchargement de la musique, etc.) Aux difficultés d’une activité radio arrivée à maturité s’ajoutent désormais celles de la plateforme de blogs concurrencée par les nouveaux réseaux sociaux et qui semble désespérément figée en 2004.
La décision d’Axa Private Equity peut s’interpréter de deux façons (qui ne sont d’ailleurs pas mutuellement exclusives). On peut d’abord supposer que la logique qui sous-tend l’éviction de Pierre Bellanger est la séparation de l’activité radio qui, incapable de générer des liquidités, n’aurait plus sa place dans le groupe et plomberait les activités sur Internet. L’autre explication possible, c’est qu’en bon fonds d’investissement, Axa Private Equity cherche à préparer sa sortie du capital ce qui nécessite un assainissement préalable de la structure financière afin de procéder à la vente à la découpe du groupe. Dans les deux cas, c’est une logique de gestionnaire de portefeuille qui prédomine… bien éloignée des enjeux entrepreneuriaux et industriels qui ont guidé le développement de l’entreprise jusqu’ici.
Dans une entreprise ordinaire disais-je, ces décisions seraient rationnelles… mais Skyrock n’est pas une entreprise ordinaire. En expliquant ne pas vouloir toucher aux « deux fondamentaux » de Skyrock que sont le rap et la libre-antenne, Marc Laufer démontre son incapacité comprendre le fonctionnement du groupe (la vidéo ici). Le cœur de métier de Skyrock n’est ni le rap, ni la libre-antenne. Historiquement, le format rap est d’avantage le produit d’une stratégie émergente que d’une démarche délibérée. Il est le fruit de circonstances particulières (mise en place de la législation relative aux quotas d’expression française), d’un échec retentissant (le « nouveau Skyrock » 100% libre antenne de 1994) et des prises d’initiative de Tabatha Cash, alors animatrice sur la station. C’est cependant à l’occasion de son repositionnement sur le rap que l’entreprise a découvert que son cœur de métier n’était pas la radio mais ce lien très particulier qu’elle entretenait avec les nouvelles générations… et c’est ce cœur de métier qui a par la suite été décliné sur Internet. Ce qui a permis à Skyrock de se développer autour de son coeur de métier, c’est la vision stratégique de son dirigeant. Remarquons ici que la convergence et les réseaux sociaux étaient des thématiques abordées dès le début des années 2000 par Pierre Bellanger dans ses discours et dans ses écrits.
Si la décision de séparer les activités radio et Internet du groupe est à mon avis un non sens stratégique, c’est parce qu’elle ignore que sans la radio, il n’y aurait pas d’activités Internet chez Skyrock car il n’y aurait pas de lien avec les nouvelles générations. A ces synergies indétricotables viennent s’ajouter un autre élément : un des actifs stratégiques de la plateforme de blogs est la marque Skyrock. Ce que n’ignore probablement pas l’actionnaire majoritaire du groupe, c’est que l’utilisation de cette marque a été consentie à la maison mère de Skyrock en 1988 par Ruppert Murdoch qui détient le groupe BSkyB (propriétaire de la marque Sky). Sans radio, la plateforme de blogs perdrait donc un de ses principaux actifs, sa marque, et deviendrait invendable.
On ne peut, enfin, pas comprendre pourquoi il serait difficile d’imaginer un avenir pour Skyrock sans Pierre Bellanger en omettant de s’intéresser au caractère messianique (au sens de Mintzberg) de cette organisation. La volonté de donner la parole a la nouvelle génération est la raison d’être de Skyrock… au même titre que l’organisation de toute l’information du monde est la raison d’être de Google ou que la création de produits et services technologiquement innovants est une composante essentielle de la mission d’Apple. Comme Apple ou Google, Skyrock a été façonnée par son dirigeant. Sans Pierre Bellanger, Skyrock risque fort de ressembler au constructeur informatique sans souffle qu’était devenu Apple après l’éviction de Steve Jobs ou à la machine bureaucratique qu’est devenue Google à la suite de la mise à l’écart de Larry Page.
Je ne suis pas, ici, en train de dresser un portrait laudateur de Pierre Bellanger (qui omettrait d’ailleurs certains pans plus controversés de sa personnalité). Malgré la pertinence de ses analyses sur l’évolution des réseaux sociaux et la convergence des technologies, le fondateur de Skyrock a été incapable de renouveler sa plateforme de blogs pour que cette dernière ne souffre pas du développement de Facebook. Ce désintérêt pour le projet « Skyrock blogs » une fois que celui-ci a été lancé rappelle d’ailleurs le déficit de management dont avait souffert la radio Skyrock au début des années 90. La question n’est cependant pas de savoir si le groupe auquel appartient Skyrock pourrait être mieux dirigé sans Pierre Bellanger mais s’il pourrait l’être par quelqu’un d’autre. La crise à laquelle nous assistons aujourd’hui me semble, en partie, répondre à cette question.
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